dimanche 4 décembre 2011

Le grand-frère nord-coréen guide la Birmanie sur la voie du nucléaire

Le juillet 2009 : 6H57 http://www.liberation.fr/monde/0101577801-le-grand-frere-nord-coreen-guide-la-birmanie-sur-la-voie-du-nucleaire

PHILIPPE GRANGEREAU

Pyongyang fournirait clandestinement à la dictature militaire son savoir-faire en infrastructures et en technologies en échange de matières premières.

La Birmanie s’est trouvée un modèle : la Corée du Nord. La coopération entre ces deux dictatures extrêmes et isolées, en butte aux sanctions internationales, n’a cessé de s’approfondir ces dernières années. La junte birmane fournit à Pyongyang des matières premières dont elle regorge, en échange d’armement, d’infrastructures militaires souterraines, de missiles et peut-être même de savoir-faire nucléaire.

En novembre, le numéro 3 birman, le général Thura Shwe Mann, a effectué une visite secrète en Corée. A l’issue d’une tournée dans une usine de missiles Scud D et E, et d’une promenade à travers un complexe souterrain dissimulant avions, tanks, missiles, armes chimiques et nucléaires, il a signé un mémorandum de coopération militaire. «Les dirigeants militaires birmans sont très inspirés par la manière dont la Corée du Nord tient en respect les Etats-Unis, en partie grâce à son programme nucléaire», explique Bertil Lintner, auteur d’un livre sur la Corée du Nord et ses voisins (1).

Le programme nucléaire birman remonte à 1956. Il a été suspendu en 1962, puis relancé en 2000 avec la signature d’un accord avec la Russie pour la construction d’un réacteur d’uranium à eau légère de 10 mégawatts. Un expert de l’Agence internationale à l’énergie atomique (AIEA) reconnaît qu’un tel réacteur «peut donner du plutonium militaire», mais assure qu’il est «très difficile de l’extraire». «Nous avons inspecté pour la dernière fois la Birmanie en 2001, afin d’examiner son degré de préparation pour la construction d’un réacteur», explique pour sa part Greg Webb, un porte-parole de l’AIEA joint à Vienne, siège de l’agence.

Clandestin. Rangoun dispose d’un savoir-faire nucléaire indubitable. Depuis 2001, plusieurs centaines de techniciens birmans ont été formés dans des centrales russes. «Il semble cependant, malgré un second accord de principe avec la Russie en 2007, que le projet de réacteur en soit resté là, pour des raisons économiques», dit Webb. En clair : Rangoun n’avait pas assez d’argent… La junte a pourtant de quoi dépenser (lire ci-contre). Si tout paraît gelé, accuse l’opposition birmane en exil, c’est qu’un programme clandestin a été lancé à l’insu de l’AIEA. «Les projets nucléaires clandestins de la junte birmane sont près d’être achevés, grâce au concours de centaines de techniciens nord-coréens», affirme le site Democracyforburma. Une zone proche de la ville de Maymyo aurait été choisie pour loger ce réacteur secret, qui serait «presque fini». Les opposants en veulent pour preuve les expulsions forcées de milliers d’habitants de la région. Un barrage destiné à fournir de l’eau pour les circuits de refroidissement serait «à moitié achevé». L’uranium nécessaire serait extrait d’une mine située à Lashio, dans le nord du pays.

«Il est très difficile d’obtenir des informations fiables sur la Birmanie, et beaucoup de rumeurs circulent, quand il ne s’agit pas de désinformation pure et simple», commente Andrew Selth, universitaire australien expert de l’armée birmane. Selth reconnaît toutefois que «de tous les pays d’Asie du Sud-Est, la Birmanie est celui qui a le plus de raison stratégique de lancer un programme nucléaire militaire».

Les Etats-Unis, eux, soupçonnent une coopération illicite. La marine américaine a pris en chasse, la semaine dernière, un vieux cargo nord-coréen rouillé, le Kam Nam 1, suspecté de transporter des «armes de destruction massive» à destination de la Birmanie. Le Kam Nam 1 a finalement fait demi-tour mardi, pour des raisons inconnues. Outre des faux dollars et des cigarettes de contrebande, la Corée du Nord a par le passé exporté des missiles en Iran et au Pakistan, et sa technologie nucléaire en Syrie. En septembre 2007, l’aviation israélienne avait bombardé en Syrie un site soupçonné par l’AIEA d’héberger un réacteur construit par la Corée du Nord.

En attendant la bombe, la Birmanie se contente d’un savoir-faire nord-coréen plus conventionnel. Plusieurs sites d’informations dissidents ont publié, le mois dernier, des photos d’un réseau de tunnels stratégiques que la Corée du Nord a commencé à bâtir en 2003 dans le plus grand secret sous la nouvelle capitale birmane, Naypyidaw, construite loin de tout centre urbain. Ce réseau de 600 à 800 galeries souterraines, qui comprend des salles de réunion ainsi que des couloirs où des véhicules peuvent circuler, est destiné à protéger la junte d’attaques aériennes et de soulèvements populaires prodémocratiques tel que celui qui, en 1988, faillit renverser le pouvoir militaire à Rangoun.

«Seuls contre tous». Experte en souterrains, la Corée du Nord a percé chez elle, depuis les années 50, une constellation de tunnels et d’entrepôts enfouis. Le défunt Grand Leader Kim Il-sung s’était bâti de véritables Versailles souterrains. Il a même fait forer un «Palais des cadeaux»: des centaines de pièces reliées par des dizaines de kilomètres de galeries creusées dans la roche, où de rares touristes peuvent contempler des milliers de présents offerts à la dynastie nord-coréenne par Staline, Ceaucescu, Mao…

L’axe stratégique entre la Birmanie et la Corée du Nord est assez improbable. En 1983, Kim Jong-il, l’actuel leader nord-coréen, avait ordonné un attentat à la bombe contre le président sud-coréen alors en visite dans la capitale birmane. La bombe explosa devant le monument aux morts de Rangoun. Elle rata de peu le président Chun Doo-hwan, mais tua quatre ministres de son cabinet et dix-sept autres personnes. Les relations diplomatiques entre Rangoun et Pyongyang furent immédiatement rompues.

Les pourparlers reprirent néanmoins dans les années 90. «Les Nord-Coréens et les Birmans réalisèrent alors qu’ils avaient beaucoup de choses en commun, par exemple leur attitude à l’égard du monde extérieur. Tous les deux doivent survivre économiquement et politiquement, seul contre tous, expliquait récemment Bertil Lintner sur les ondes de Radio Free Asia. Alors, les relations se sont petit à petit améliorées, et les premières cargaisons d’armes nord-coréennes ont commencé à arriver en Birmanie, vers la fin des années 90.»

(1) Frères de sang: le monde criminel en Asie, le grand leader et le cher leader. Non publié en France.

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